Pourquoi tu restes ?

 

     Tristan me fait face. Ses yeux sont comme un fusil qui me crible de balles, toutes plus douloureuses les unes que les autres.

     Pour la première fois depuis que l’on s’est rencontrés près de la machine à café, j’ai peur de le perdre. J’ai peur qu’il me tourne le dos, qu’il laisse à l’avenir tous nos projets, toutes nos espérances. J’ai peur qu’il me demande de sortir de sa chambre, de sortir de chez lui, de sortir de sa tête. J’ai peur qu’il me supprime de ses amis Facebook, et que je doive continuer ma route seule, sans son épaule pour m’appuyer.

     Pour la première fois depuis que l’on s’est rencontrés près de la machine à café, je suis prise d’une envie irrépressible de l’embrasser, pour ensuite le garder près de moi, jusqu’à ce qu’on ait accompli notre mission.

     Mais je ne moufte pas. Je le regarde sans ciller. J’attends qu’il parle.

    – Iseult… T’es vraiment chiante comme fille…

     Je soutiens son regard qui lance des éclairs.

     – T’es même carrément insupportable. C’est impossible de faire quoi que ce soit avec toi ! Tu fous tout le temps tout en l’air. Tu peux pas être normale, juste l’espace d’un instant ?

     Touchée. Je sens mes intestins qui font des noeuds. Il continue :

     – Tu peux pas baisser la tête et avancer en rang ? Non ? C’est trop dur ? Juste pour une fois ? Faire ce qu’on te demande ? Tu peux pas arrêter d’être butée comme ça ?

     – Et toi, rétorqué-je, tu veux pas faire les choses toi-même au lieu d’imposer tes idées aux autres ? On fait tous des efforts pour toi et tu finis par te comporter comme un parfait connard tout simplement parce que ça ne se passe pas comme tu veux. Tu devrais grandir un peu, putain…

     La colère me monte au nez. Comment est-ce possible d’être à ce point égoïste ? Il secoue la tête…

     – Tu comprends rien, Iseult, tu comprends rien…

     Et il fait la chose la plus inattendue qu’il aurait pu faire : il s’assoit sur son lit, et se met à pleurer. A pleurer comme un enfant. A chaudes larmes. Aussitôt, je perds mes moyens.

     – Tristan ! Tristan, non, pleure pas, pleure pas, pleure pas…

     Ma nature d’éponge parle pour moi et mes yeux commencent à me piquer.

     – Je suis désolée… Je… Je me suis emportée, je…

     Il ne répond pas. Alors je fais ce que n’importe quelle fille aurait fait : je l’embrasse. Ce n’était pas vraiment calculé, et, évidemment, je m’y suis prise comme un manche à balai (ce ne serait pas drôle sinon). Je me recule et le fixe dans ses yeux surpris en laissant sortir un :

     – Connard.

    Il se contente de me fixer avec un petit air de biche prise dans les phares. Est-il surpris ? Difficile à dire.

     L’instant est plein d’une magie discrète qui nous caresse de ses grandes ailes. J’ai l’impression de fondre comme neige au soleil. Tristan, lui, est impassible. Il a arrêté de pleurer. On dirait qu’il attend. Mais quelque chose dans ses yeux me perturbe… Quelque chose de tendre, de triste et de résigné… Je comprends son message sans qu’il n’ait à l’expliciter : de nouveau, je dépose mes lèvres sur les siennes. Cette fois, je le sens qui se meut : il pose ses mains dans le creux de mes reins et me serre dans ses bras. Contre toute attente, il se remet à pleurer.

     –  Pourquoi, Iseult, pourquoi tu restes alors que je ne suis qu’un petit voyou égoïste…

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