La malédiction

Des hommes déçus de leur réalité…

 

 

 

– C’était il y a trois ans…A l’époque, on habitait à Marseille, et tout les jours on se faisait payer des cafés par la patronne d’un bar, qui nous aimait bien parce qu’on faisait l’animation. Il s’appelait Les Hommes Glorieux. Le jour où on a déplacé notre coin de lecture ici, on a voulu y laisser une trace. Alors on a tagué l’enseigne, un matin. Enfin, on l’a repeint. On a fait un truc joli, quand même. Avec des pinceaux et des volutes baroques. C’est Raphaël qui l’a imaginé. On a remplacé « glorieux » par « défaits ». Je crois que Mina a laissé sa nouvelle enseigne, d’ailleurs. Faut dire qu’on a fait du beau boulot.

Pendant qu’il parle, je sens une question idiote me brûler les lèvres.

– Mais pourquoi les hommes défaits ?

Il prend une grande inspiration.

– Les écrivains sont des hommes défaits. Des hommes déçus de leur réalité. Des hommes à l’esprit avant-gardiste ou bloqué dans un passé qui n’existe plus. Sais-tu quels sentiments ils abritent au fond d’eux ? L’envie de gommer l’univers entier pour le redessiner avec d’autres crayons. Ils voudraient tailler le cœur de l’univers à leur image. Et il n’y a que ça qui puisse soigner la douleur qu’ils cachent. Je te le répète : les écrivains sont des hommes qu’on a défait, qu’on a cassé de l’intérieur et qui n’ont que leur plume pour se sentir exister.

– Tu es écrivain ?

– Pas vraiment. (Il ne me regarde plus dans les yeux.) Mais je me sens proche de cette idée qu’on se fait. Les écrivains sont les plus maudits des artistes. Je ne suis peut-être pas un artiste, mais j’ai un assez mauvais karma, alors j’ai tendance à penser que je suis maudit.

Le tournant que prend la conversation me laisse un peu perplexe. De garçon désinvolte et blagueur, le voilà à se lamenter comme un néo-Baudelaire. Évidemment, toute candide que je suis, je ne peux m’empêcher de rentrer dans le jeu.

– Maudit ?

– Maudit. Rien ne tourne rond chez moi. Mon humeur en dents de scie, ma famille en loques, mes amis perturbés, mes études chaotiques. J’ai vingt-deux ans et j’en suis toujours au point de départ. Rien ne me canalise et rien ne m’exacerbe. Je suis entre deux eaux, sans parti pris ; sur le fil, à osciller d’un côté à l’autre sans jamais me laisser tomber.

– C’est bien d’être un équilibriste non ? D’être ambivalent, de pouvoir toucher à tout sans s’accrocher à rien. C’est même un sacré exploit.

– Ça pose surtout de sérieux problèmes d’identité.

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